| | Menacé par certains ultra-orthodoxes juifs qui voit dans ce mouvement, une secte sans lien aucun avec le Judaïsme, Hakham Yakubowski, de confession Karaïte, tente de reconstruire une communauté karaïte en France, après des années d’exil. |
Judéocité : Pourquoi vous considère t-on comme une secte dissidente ?
Hakham Yakubowski : Le karaïsme vient du terme karaïm, lecteurs assidus de la Torah. Notre mouvement, originaire des Salduchéens, est né au 8e siècle en Mésopotamie puis en Israël. Fondé par Anan Ben David, le Karaïsme est un courant contestataire. Nous ne croyons pas à la Loi orale et nous rejetons l’autorité des interprétations rabbiniques. Nous sommes les véritables continuateurs des courants originels du judaïsme. Nous avons été combattu par Saadia Ben Joseph Gaon, Maïmonide…C’est pour cette raison que notre tradition est discrète, nous ne souhaitons pas attiser la haine de nos frères.
J : Etes-vous considérés comme juifs ?
H.Y. : Alors que le mouvement sioniste et l’Etat hébreux nous reconnaît en tant que juifs, les Juifs orthodoxes et le Grand Rabbinat israélien nous considèrent comme des Hérétiques voire des demi-musulmans. Nous avons même échappé à la Shoah en France, parce que le gouvernement de Vichy nous prenait pour des Musulmans ! Malheureusement, ce ne fut pas le cas en Ukraine et en Crimée où 70 % de nos condisciples furent exterminés.
J : Croyez-vous à la Torah ainsi qu’au Talmud ?
H.Y. : Le Tanakh est pour nous le livre parfait et la Mikra (Loi écrite) est la seule source du judaïsme. Seule la parole de D est sainte. Nous considérons le Talmud comme un livre de sagesse, fait par les hommes, non comme un livre sacré.
J : La Kabbale fait-elle partie de Judaïsme Karaïte ?
H.Y. : La Kabbale et le mysticisme qui l’entoure appartient à un monde magique et ésotérique. Cela fait partie de la Littérature. Nous devons apporter l’intelligence aux Nations et surtout éviter toute superstition.
J : Quelles sont les spécificités de ce mouvement ?
H.Y. : La Judéïté se transmet par le père. Pour la conversion, nous ne dissuadons pas comme les mouvements rabbiniques mais nous sommes exigeants concernant les qualités morales et intellectuelles de la personne qui souhaite se convertir. Lors des mariages, la Ketouba ainsi que le Guet sont confiés à la femme. Si une personne se conduit mal, nous pouvons la bannir de notre communauté. La contraception n’est pas totalement interdite. Il est écrit dans la Torah « Multipliez vous », cela ne veut pas dire faites 15 enfants et éduquez en 3. L’important reste l’éducation.
J : Qui dirige la communauté ?
H.Y. : La notion de rabbin n’existe pas. Le Rabbin n’est pas nôtre maître, D seul l’est. Toutes les décisions Halakhiques sont prises collégialement par une Assemblée mixte de 10 personnes et non par un seul homme. Nous ne suivons pas d’enseignement rabbinique. Le Karaïsme se transmet de père en fils. Nous ne parlons pas de Synagogue mais de kénésa (assemblée). On se met au Centre de la Knesset et on étudie graduellement, le disciple pouvant contredire le Maître.
J : Suivez-vous les mêmes fêtes que les Orthodoxes ?
H.Y. : Nous pratiquons exclusivement les fêtes citées dans la Torah et nous prions 2 fois par jour. Nous portons la Kippa seulement à la synagogue, l’obligation étant de se couvrir la tête devant la Torah. Nous portons tous les jours les tsitsit avec le cordon bleu. Nous mangeons cachère et nous ne prions qu’en hébreu, prier dans la langue du pays est une hérésie. Pour Chabath, nous étudions et nous prions. Les ballades sont interdites, pas de plat au chaud, ni d’ascenseur chabbatique, tout est coupé.
J : Quel est le statut des femmes ?
H.Y. : Les offices ne sont pas mixtes, nous avons gardés les coutumes du Temple mais les femmes peuvent étudier, enseigner, prendre part à nos Assemblées et voter, comme les Prophétesses le faisaient.
J : Entretenez-vous des relations avec les autres religions ?
H.Y. : Nous n’avons pas de relations « eucuméniques », terme impropre au Judaïsme. Pour nous, le dialogue avec des idolâtres est une traîtrise.
J : Etes-vous solidaires avec Israël ?
H.Y. : Notre mouvement est a-politique mais nous sommes sionistes pour la plupart d’entre nous. Israël a toujours été une terre karaïte. Au 12e siècle, une grande communauté karaïte vivait à Jérusalem et à Tibériade. Cette présence a toujours perdurée dans l’histoire. En 1948, les Egyptiens et les Iraquiens se sont installés massivement à Ramlah, à Bat Yam et à Ashdod. Quant aux Criméens, Polonais et Turcs, ils ont préféré Ofakim et Jérusalem.
J : Quel est le message de votre mouvement ?
H.Y. : Nous prônons l’évolution, l’élévation de l’homme vers D. Nous nous appelons tous haham suivi du prénom et nom hébraïque pour ne pas rester dans l’histoire comme « l’homme qui a fait ».
J : Où trouve t-on des communautés karaïtes ?
H.Y. : Il y a environ 60 000 juifs karaïtes dans le monde, 25 000 en Israël. Il y a une belle communauté en Lithuanie, en Turquie, en Russie et en Allemagne. Il y a quelques karaïtes au Maroc, les Juifs de Fez étaient anciennement Karaïtes. Nous tentons de reformer une communauté en France avec des juifs originaires de Crimée, d’Egypte et d’Iran tout en continuant à supporter des discriminations de la part des autorités religieuses.