| Etre juif aujourd’hui à Sarcelles, c’est vivre un judaïsme de proximité, c’est pouvoir se prendre en charge et organiser sa vie communautaire, c’est trouver près de chez soi des commerces cachers, des lieux de Culte, des Ecoles. C’est pouvoir parler, dialoguer chaque dimanche matin avec le Maire au café Oh Délices, des problèmes de la ville ou des difficultés de chacun. C’est vivre dans un village, où tout le monde se connaît, où les « figures » de la ville sont respectées et où les conversations amicales se transforment parfois en engueulades. |
Vivre à Sarcelles c’est tenter de retrouver une chaleur perdue, abandonnée en Tunisie, en Algérie ou au Maroc, de reconstruire une solidarité à l’ancienne et une envie de vivre ensemble. Mais depuis plusieurs années, les « Anciens » du grand ensemble voient leurs enfants partir, quitter la ville. Précarité sociale, insécurité, antisémitisme sont les principales raisons de ces départs. Certains partent vivre ailleurs et reviennent à Chabath pour ressentir cette « ambiance » sarcelloise si particulière. D’autres ont choisis de rester et tentent de donner l’exemple d’une société métissée, tolérante, où toutes les communautés peuvent vivre leurs particularités tout en vivant côte à côte, en bonne intelligence.
L’histoire de Sarcelles, grand ensemble de la banlieue nord de Paris, commence en 1955 avec l’arrivée des juifs égyptiens, chassés par Nasser et la venue des rapatriés d’Algérie, de Tunisie et du Maroc, quelques années plus tard. La période d’installation des juifs de Sarcelles fut étalée dans le temps. S’établir à Sarcelles signifiait avant tout, fuir des conditions d’hébergement difficiles à Paris et bénéficier de l’offre immobilière, liée à la politique d’accueil des rapatriés en 1961. Cette ville était une sorte de refuge des exclus, où l’on apprenait à vivre ensemble dans les même HLM avec comme lien commun, l’exil. Sarcelles semble être pour ces déracinés « un far-west permettant toutes les audaces et dans lequel certains croyaient pouvoir construire une société différente, plus juste, plus ouverte, plus novatrice. Une sorte de cité idéale qui servirait d’exemple, par son niveau de culture et sa richesse humaine » écrit André Nahum. Il témoigne : « Je suis arrivé de Tunisie en 1962, j’étais médecin. Sarcelles était à l’époque, un terrain de boue aux tours froides, une ville anonyme sans gare. Une communauté juive existait mais elle était peu nombreuse. Un trois-pièces situé, avenue Marie Blanche, servait de synagogue et de Talmud. M.Berdugo, égyptien, comptable en français et en arabe assurait le service religieux et sa femme donnait des cours d’hébreu. Il n’y avait rien à Sarcelles et tout était à faire. Même pour acheter de la viande cacher, il fallait aller à Paris avant l’installation au Centre 4, de Zaki Cohen-Sabban. D’exilés, nous devenions des pionniers avec l’espoir de faire de cette ville un Eldorado. Nous avons bâti Sarcelles par tranches de quartiers, en essayant de retrouver nos repères nécessaires à la vie juive traditionnelle et à ses pratiques religieuses ou militantes. Ainsi, en 1962, un centre communautaire fut créé afin de rompre l’isolement des familles et je devins vice président de la communauté juive de Sarcelles. Puis, la grande synagogue de l’avenue Paul Valéry, s’éleva dans le ciel de Sarcelles, nous rappelant notre condition d’exil et l’espoir d’une vie nouvelle ».
En 1964, face au centre communautaire, une synagogue, basse et sobre, ornée d’une Menorah ouvre ses portes. Elle est à la fois un lieu de culte, d’étude mais également un lieu de rencontre. Un peu plus loin, une statue commémorant la Shoah relie la communauté à son histoire. La communauté juive se regroupe alors peu à peu autour de ses lieux et le « haut » de Sarcelles devient le quartier juif. La population juive se déplace progressivement du bas vers le haut, du HLM vers une installation plus confortable, signifiant son ascension sociale, en opposition au bas de Sarcelles, jouxtant la gare. Aujourd’hui, le quartier juif se situe entre l’avenue Paul Valéry et le Forum des Cholettes d’une part, le centre commercial des flanades et l’avenue d’Albert Camus d’autre part.
En 1968, la création du groupe scolaire Torat Emet, qui deviendra l’une des pièces maîtresse du réseau Ozar Hatorah France, intensifie la vie juive. Une école primaire, un groupe scolaire ainsi qu’un jardin d’enfants se développent en quelques années, répondant à une forte demande de la communauté juive, de plus en plus nombreuse. En 1973, une poignée de dirigeants communautaires ont le projet ambitieux de créer un club sportif, le Maccabi, Georges Haddad, président du Maccabi de Sarcelles raconte : « Ce club existe aujourd’hui grâce à des années d’efforts et de persévérance. Nous avons commencé par une équipe de basket composée de 41 joueurs. A l’heure actuelle, 633 adhérents font partis du Maccabi et pratiquent du basket, du foot, de la natation, de la danse et des sports de combat. Ce Club se situe au second rang des clubs sportifs de la ville. Nous participons aux championnats du Val d’Oise, aux grands rendez-vous européens et internationaux. Tous les 4 ans, nous organisons les Maccabiades avec Israël, beaucoup d’échanges se font entre nos équipes, encouragés par le jumelage de Sarcelles avec Natanya. Pour les anciens, ce club était un moyen de jouer entre copains comme en Tunisie mais aujourd’hui, les jeunes ont besoin de ce club pour faire du sport en toute sécurité. Depuis 1983, plusieurs incidents, à caractère antisémite, se sont produit : l’équipe de basket d’Argenteuil s’en ait pris à notre équipe pendant le match, des insultes de petits voyous fusent dans le public quotidiennement. Puis le 4 avril 2004, pendant un match de foot, l’un des joueurs du club de Beaumont marque un but et déclare « ça c’est pour la mort du chef Yacine, vive la Palestine ». Malgré l’exclusion du joueur et les excuses du Maire, l’incident a marqué psychologiquement les joueurs ».
C’est en 1980 que les tensions montent entre les communautés, crise économique, chômage, dégradation des logements et des quartiers. Les HLM, récupérés par la caisse des dépôts et consignation, accueillent les familles les plus défavorisées et la politique municipale n’arrange rien. Les classes moyennes s’en vont pour des quartiers plus résidentiels comme le quartier de la synagogue ou les zones pavillonnaires et les Hauts du roy. Les magasins de la galerie marchande des Flanades ferment les uns après les autres. Alors que certains quartiers prospèrent, d’autres se dégradent entraînant la frustration et la colère. Les années 90 sont marquées par l’essor de la deuxième génération, issue de l’immigration juive, qui souhaite s’en sortir : bons résultats scolaires et universitaires, création d’entreprises…Les commerces du quartier juif se multiplient : fast-food, boucheries et hypermarchés cachers…Le réseau des écoles juives se développe, les associations d’entraide et les mouvements de jeunesse se mettent en place. Une relance économique, liée à la zone franche et à la bulle internet permet aux plus créatifs de monter des Start up et de connaître ainsi une forte ascension sociale. Mais cette euphorie n’est que passagère, Sarcelles n’est qu’un tremplin pour ces enfants de rapatriés qui, à la première occasion, quittent la ville. Depuis quelques années, la population juive de Sarcelles change et un « retour » vers la religion s’opère. Repli communautaire ou affirmation d’un territoire identitaire ? Aujourd’hui être juif à Sarcelles, c’est faire le choix d’une ville, propice à la vie juive et à l’étude de la Torah. C’est choisir de vivre en ghetto sécurisé où règne une sociabilité de quartier et où l’on prodigue encore la Tsédaka. C’est mettre ses enfants en école confessionnelle pour leur transmettre une éducation juive, tout en leur assurant un bon niveau scolaire, un meilleur encadrement face aux écoles publiques où règne l’insécurité. La fragilité de la ville a favorisé, ces dernières années, le développement des groupes orthodoxes et des associations d’aide, qui apportent un soutien financier, psychologique et affectif aux familles isolées. Les adolescents, souvent en manque de valeurs et de repères trouvent dans les mouvements de jeunesse ainsi que dans les associations sportives, les « garde-fous » nécessaires pour contenir leur errance et leur violence.
Mais être juif à Sarcelles, c’est aussi devoir affronter l’antisémitisme. Même si l’embellissement et la reconstruction de la ville reste une priorité municipale, la ville est découpée par quartiers et par classes sociales où quelque 80 nationalités se côtoient : le « Ghetto juif » faisant face aux autres Ghettos africains, vietnamiens ou Assyro-chaldéens, venus de Turquie et d’Irak. Sarcelles, par son atypisme est une ville laboratoire, qui préfigure la France de demain. Vidéos surveillances devant les écoles et les synagogues, ronde de police incessantes, enfants raccompagnés en car après l’école, sorties en groupe par peur d’attaque. Au marché de Sarcelles, seul point de rencontre des communautés, Kader accepte de témoigner : « Je n’ai rien contre les juifs, on dit sal juif comme on se dit sal arabe ou sal noir, c’est juste une manière de parler. Puis quand on a envie d’un portable, on sait où aller. Moi le conflit là-bas, je m’en fous. Tout le monde dit que Sarcelles, c’est la ville des juifs, que la mairie est vendue aux israéliens. Il y a même un Beur qui a fait une liste et qui voulait que je vienne puis on a essayé de m’enrôler dans Euro Palestine, Dieudonné voulait même se faire élire ici, mais moi j’adhère pas ! C’est de la haine qui sert à rien, c’est pas ça qui me fera avoir un boulot. Et puis la Mairie nous aide, il y a deux mosquées, des clubs de sport et j’ai même des copains dans le Maccabi, qui ne sont pas juifs. Mes parents vivaient avec les juifs, ils mangeaient la même chose et ils se respectaient. C’est facile de dire, les juifs réussissent mieux que nous. Nous aussi, on peut s’intégrer, travailler et y arriver à Sarcelles ou ailleurs ». Malgré une volonté d’entente et d’apaisement des dirigeants communautaires, de nombreux actes antisémites ont été recensés à Sarcelles depuis 2000, perturbant la communauté juive : L’incendie et plusieurs saccages de l’école Tiferet Israël, l’agression d’un fidèle sur le chemin de la synagogue, des cocktails molotov jetés contre six appartements habités par des familles juives dans le même immeuble, sans compter les jets d’œufs, les violences et insultes antisémites quotidiennes. Un malaise profond de la communauté juive qui fait naître chez certains, l’envie de partir en Israël, pour vivre leur judaïsme en toute sécurité. D’après le témoignage de ces familles, monter en Israël, c’est faire un sacrifice nécessaire pour l’avenir de leurs enfants. En juin 2004, l’Agence juive, alertée par cette situation décide de lancer son opération : « Sarcelles d’abord ». Selon le journal israélien Maariv, des dizaines d’émissaires font du porte à porte afin d’encourager les juifs de Sarcelles à émigrer en Israël. Un bureau permanent de l’alyah a même été ouvert sur place.
Etre juif à Sarcelles aujourd’hui, c’est peut-être avoir la nostalgie de ce que les Anciens avaient essayés de construire, un modèle de mixité. Nés au même endroit, les Sarcellois étaient de Tunis, d’Alger ou du Maroc avant d’être juifs ou musulmans. Certains avaient retrouvés des amis connus là-bas et partageaient ensemble les souvenirs d’un même exil. Les enfants de ces familles, nés en France, ne partagent plus rien, à part peut-être la vision d’une cité-dortoir, le chômage, la délinquance, la précarité sociale. Sarcelles, ville du quart monde où ses 15 000 juifs tentent de faire de leur quartier, un lieu de sociabilité intense et où les jeunes, le dimanche matin, viennent se rencontrer et écouter les Anciens leur parler de tolérance, de solidarité et d’espoir. Sarcelles où l’école de rue est une école de vie. L’été, à Sarcelles, dans le quartier juif, tout le monde s’attable aux terrasses des cafés, après l’office du matin et s’interpellent comme à Tunis ou à Natanya. Sarcelles est à la banlieue, ce que la rue des rosiers est à Paris, une ville juive, imprégnée de spiritualité, une petite Jérusalem au cœur du Nord parisien.
Laurent Berros, Grand rabbin de Sarcelles, organise des rencontres entre jeunes. Il faut préciser des rencontres mixtes où l’on parle de valeurs morales, de tolérance mais aussi de sexualité et de drogue. Les échanges sont souvent très durs. « Je suis une sorte de médiateur et d’éducateur. Mon rôle est social. Beaucoup de jeunes en difficulté ont du mal à s’intégrer et sombrent dans la délinquance profonde. Pour la plupart, les valeurs extérieures prévalent aux valeurs de l’être. La société française est en perte de spiritualité et le judaïsme doit combler cela. Je participe, avec les éclaireurs israélites, aux camps de vacances d’hiver et d’été. Quant à la communauté musulmane, les choses n’avancent pas. Le préfet m’a demandé de faire partie d’un comité interreligieux et j’ai accepté. Les Musulmans, face à l’État, sont débordants de bonne volonté, mais aucune action n’a été véritablement entreprise pour le rapprochement de nos communautés. Sarcelles est une ville pauvre, socialement fragile et l’organisation communautaire tente de tisser des liens entre les familles pour rompre leur isolement. L’antisémitisme est un fléau que nous devons combattre, et notre solidarité nous rend plus fort. »
Je suis arrivé à Sarcelles dans le ventre de ma mère, il y a 42 ans. Jusqu’en 1980, il n’y avait aucun problème de cohabitation entre les différentes communautés. Avec la crise économique, le changement de population et les familles défavorisées, issus de l’immigration qui s’installent dans les HLM du quartier Gare, la situation se dégrade. Il y a un double phénomène qui se produit : une nouvelle population défavorisée, venant d’Afrique noire, essentiellement musulmane, arrive alors que la communauté juive connaît une ascension sociale. Sarcelles est le reflet d’une France qui bascule. Le sentiment d’insécurité n’est pas ressenti de la même manière par toute la population juive. Les Anciens vivent très mal ce climat mais ceux qui sont là depuis 10 ans savent que cette insécurité existe partout. Nous avons pris en compte les problèmes de ces communautés, nous avons refait les quartiers et redoublé de vigilance, concernant les actes antisémites. Il y a une réelle recrudescence de l’antisémitisme mais c’est un antisémitisme de délinquance. Les jeunes disjonctent et s’en prennent à tout le monde : au facteur, au Rabbin et à moi-même. Ils s’en prennent à l’Institution, à la Société et à ceux qui appartiennent à un monde dont ils ne font pas partis. Mais cela ne les disculpe pas. La différence entre ces agressions, c’est que lorsqu’ils attaquent un juif, ils le traitent de « sal juif ».Ces actes sont le fait de petits provocateurs, non de véritables musulmans. De nombreux jeunes de Sarcelles, juifs ou musulmans ont des problèmes psychologiques. Nous allons mettre en place un système d’encadrement avec des éducateurs, des toxicologues et des psychologues. Il faut aujourd’hui que les communautés nous laissent les aider et qu’ils arrêtent de croire qu’ils peuvent tout prendre en charge. La confiance revient peu à peu depuis quatre ans et l’insécurité diminue. Je fais un travail de présence auprès de toutes les ethnies sans aucune différence. Je m’implique dans leurs vies, tous les jours de la semaine ainsi que le week-end. Je discute avec la population et j’assiste aux fêtes juives, catholiques, musulmanes. Je ne fais pas de communautarisme, je n’organise pas la vie publique à Sarcelles en fonction des communautés. Ma fonction consiste à prendre en compte les communautés sans les nier. Nous avons 20 ans d’avance ici sur ce qui va arriver à la France, c’est un laboratoire vivant qui doit servir d’exemple. Notre ville est également fière d’être jumelée avec Natanya même si certains me le reprochent. Ce n’est pas parce que je suis pro-israélien que je fais des différences entre les communautés, il ne faut pas tout mélanger ! J’assume ce que je suis et ce que je pense, tout en essayant d’être juste avec tout le monde. Notre volonté actuelle est de continuer à faire diminuer l’insécurité et l’antisémitisme et de rapprocher les communautés par la Culture et par le Sport. Je veux que les juifs de Sarcelles, qui ont participé à la création de cette ville et avec lesquels j’ai grandi, se sentent bien à Sarcelles. Je vivrais leurs départs comme un échec collectif.
« Il n’y a aucun conflit entre nous. Certains jeunes ont constitués des bandes comme aux Etats-Unis et de temps en temps, c’est la castagne. Mais ces bagarres ne sont pas liées à la religion, elles existent aussi entre Africains. Les petits de 13 ans lancent, des fois, quelques cailloux sur les juifs qui portent la Kippa mais juste pour provoquer, s’amuser. Il n’y a pas d’intégrisme dans nos Mosquées. Nous avons toujours été habitués à vivre avec les juifs au Maroc ou en Tunisie. Mes voisins sont juifs et aiment me parler arabe même si je leur parle français. Il n’y a pas d’actes antisémites, la plupart étaient des coups montés, par qui ? Je ne sais pas. Nous sommes toutes communautés confondues, confrontées aux bandes des « cages d’escalier » qui ont un problème de délinquance ou de drogue. Même si la Police est très présente, elle n’est pas là pour surveiller les communautés mais pour faire face à la violence et la dégradation des équipements. La Mairie se comporte bien avec toutes les communautés et des élus, d’origine maghrébine nous représentent. Nous avons deux Mosquées et une grande Mosquée est en construction, près de la gare. Nous soutenons le Congrès qui réunira Imams et Rabbins du monde entier. Nous ne rencontrons que rarement la communauté juive du quartier de la synagogue, non parce que nous les rejetons mais parce que nous n’avons pas des facteurs économiques qui nous rapprochent. Nos quartiers ne sont pas communautaires mais sociaux-économiques. Par contre, les juifs du quartier de la gare vivent avec nous et sont très bien intégrés. Lors de la dernière visite de l’Ambassadeur israélien, nous étions tous réunis avec la communauté juive dans la grande synagogue parce que nous sommes pour le rapprochement des communautés juives et musulmanes ».